Méditation pour le dimanche du paralytique – Jean 5, 1-15
En ce temps pascal, l’Église lit le récit de la guérison près de la piscine de Bethesda (la « maison de la miséricorde »), à cause de ce qu’il symbolise : la piscine du baptême.
Autrefois, le baptême était lié à Pâques. Le temps du Grand Carême était consacré à la prédication et à la préparation, et les catéchumènes étaient baptisés le Samedi saint, passant de l’ancienne vie à la nouvelle et célébrant une Pâque éternelle.
Deux choses ressortent du texte. La première est le gémissement de l’homme, aujourd’hui écrasé sous la faiblesse de la corruption ; l’homme créé au commencement entre la corruption et l’incorruptibilité, c’est-à-dire corruptible par nature et incorruptible par la grâce. Le cri du paralytique, « Seigneur », représente le soupir de l’homme déchu dans sa condition en deçà de sa vraie nature.
La seconde chose, bien visible dans le texte, est la revue des solutions proposées pour lever cette douloureuse réalité et faire taire ce soupir humain. Face à ce défi apparaissent trois acteurs. Le premier est l’autre, le prochain : le paralytique résume son expérience avec lui en disant : « Je n’ai personne… ». Le deuxième, ce sont les hommes de religion, censés apporter des solutions religieuses de salut ; le texte montre qu’eux aussi échouent. Quant au dernier, celui qui a pu dire au paralytique « Prends ton brancard et marche… », et dont la parole est devenue acte et vie, c’est Dieu.
Il y a d’abord l’action de l’homme, dont les capacités ne cessent de croître. L’intelligence humaine est un don divin précieux, un reflet de l’image de Dieu en l’homme. Certains estiment que les efforts humains réussissent de mieux en mieux à soigner la douleur et la maladie. D’autres pensent au contraire que l’homme, par sa civilisation et son développement, a raccourci la durée moyenne de sa vie et y a introduit de nouvelles maladies mortelles, nées de ses inventions. Quoi qu’il en soit, les efforts humains, qu’ils réussissent ou qu’ils nuisent, ne font que raccourcir ou allonger la durée moyenne de la vie. Lorsque l’effort humain réussit à affronter l’usure, il ne réussit qu’à la retarder. Les capacités humaines ont réussi à supprimer beaucoup de souffrance, mais elles ont toujours échoué face à la mort. Elles ont retardé et prolongé, mais elles n’ont ni aboli ni dissipé.
Un rapide regard sur nos sociétés complexes d’aujourd’hui montre combien l’homme y est partenaire de l’autre dans tous les aspects de sa vie. Le logement n’est plus séparé comme autrefois : chacun de nous est le « voisin » de beaucoup d’autres, et un immeuble réunit aujourd’hui ce que rassemblait jadis tout un village. Dans le travail aussi, il n’y a plus d’activités individuelles ni de métiers isolés : les tâches les plus simples exigent une coopération humaine. Le monde de la spécialisation suppose, pour accomplir quoi que ce soit, la collaboration de nombreux acteurs. Et pourtant, nous remarquons que plus les liens entre les hommes se multiplient, plus leur solitude grandit. Finalement, la parole du paralytique se vérifie : « Seigneur, je n’ai personne… ». Les civilisations, les inventions et le progrès humains sont un désir de Dieu avant d’être une nécessité humaine, mais tout cela ne constitue pas une solution définitive, seulement provisoire. La parole humaine face à la question reste humaine : elle fait avancer les choses, mais ne résout pas le problème.
Il y a ensuite l’action des hommes de religion. À première vue, l’espoir semble reposer sur eux, puisque les civilisations n’ont pas atteint le but. Mais le texte évangélique révèle aussitôt l’échec de ce second acteur, lorsqu’il reste lui aussi purement humain. La religion échoue lorsqu’elle se réduit à la lettre. Les hommes de religion se sont arrêtés, devant le miracle, à la transgression de la lettre de la Loi, sans voir la victoire de la vie sur la mort. Ils ont réduit la religion à de simples explications, alors qu’elle est avant tout un canal de vie.
Quand la parole religieuse se limite à la lettre des mots, elle reste humaine, et même trompeuse. Car la parole humaine et profane offre au moins une consolation passagère face à la souffrance, tandis que la parole religieuse, dans un tel cas, devient destructrice, car elle n’est plus qu’une philosophie illusoire faite de mots.
La religion n’est pas une philosophie contemplative de la vie. Elle n’est ni une transmission d’informations ni l’imposition de devoirs : la religion est une réponse à la souffrance humaine. Elle doit être vivante, c’est-à-dire être vie. Sinon, elle devient réellement l’« opium du peuple ». Les comportements ni religieux ni humains de certains croyants illustrent les nombreux cas où la parole religieuse tue au lieu de vivifier, et la démasquent lorsqu’elle est usée au lieu de guérir l’usure.
Il y a enfin l’action de Dieu. Il a dit : « Que cela soit », et cela fut. Il a parlé, et la vie a jailli à la place de la corruption. Lorsque la parole de Dieu rencontre l’homme, elle le change et le transforme, et c’est la preuve de la vie qu’elle contient.
La parole et l’action de Dieu sont, dès maintenant, une part d’incorruptibilité : elles sont vie et gage de la vie éternelle. C’est pourquoi la parole de Dieu renverse les deux autres acteurs. Ceux qui se sont opposés au Christ et s’opposent à la foi à travers les siècles sont soit les athées, soit les pharisiens parmi les croyants. Tel est le résumé de l’histoire face à la résurrection du Christ. Et ce qui vaut pour l’histoire de l’humanité et des sociétés vaut aussi pour la vie personnelle : la parole vivifiante de Dieu est aussi mortelle pour le vieux monde et le vieil homme. Quand la parole divine rencontre la volonté humaine, elles engendrent aussitôt la vie.
Amen.
Père Gérard Abi Saab




