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Méditation du dimanche après la fête de l’Exaltation de la Croix

Méditation du dimanche après la fête de l’Exaltation de la précieuse Croix

Marc 8, 34 – 9, 1

« Celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera »
Dans ce passage de l’Évangile, le mot « âme » (ou « vie ») revient plusieurs fois. Tantôt Jésus nous demande de la perdre, tantôt de la sauver.
Il nous faut une attention suffisante pour distinguer les deux sens que porte ce mot dans ce passage. Le Seigneur Jésus explique cette différence en développant son propos, pour faire entendre à nos oreilles son commandement profond. Il est clair que, dans chacune des images de ces versets, le Seigneur parle des deux sens opposés de l’âme : l’âme que nous devons renier et perdre, celle qui a honte de lui ; et l’autre, que nous devons sauver en portant la croix, qui vaut plus que le monde entier, pour laquelle il n’y a pas de rançon, qui rend témoignage au Christ et dont il se souviendra dans la gloire de son Père.

« L’âme », au premier sens visé par Jésus, celle qu’il nous demande de perdre, signifie : « nous arranger pour nous-mêmes » ; elle signifie l’intérêt, la propriété privée, l’enrichissement par l’accumulation d’argent pour soi, l’assouvissement des désirs et le laisser-aller des passions, etc. … c’est-à-dire chercher à assurer « ce qui est à nous » en oubliant ce qui est à Jésus et aux autres. Et il est clair que l’âme qu’il nous demande de sauver, c’est notre être et notre vraie vie, que le monde entier, même si nous le possédions, ne vaudrait pas.
Ainsi, nous devons distinguer entre ce qui est à nous et ce que nous sommes. Les philosophies sont nombreuses, et chacune donne une définition différente de l’existence. La première dit : « Je pense, donc je suis. » Et la philosophie de notre époque, la philosophie de la consommation, dit : « Je possède, donc je suis. » J’ai la santé, donc j’existe, car la maladie est une part du néant et du non-être. J’ai de l’argent, donc je suis puissant et j’existe, car la pauvreté est néant, oubli et effacement de l’existence.
J’ai des enfants ? Donc je continue d’exister. J’ai une position sociale ? Donc j’existe. Pour gagner l’existence, je dois donc courir pour m’assurer ces choses essentielles. L’homme d’aujourd’hui combat le néant par l’abondance des biens, et se sent en sécurité dans l’ampleur de ses greniers, l’abondance de santé et de gloire. L’existence, c’est la vie, et assurer son âme, c’est lui garantir l’existence « par les biens ». C’est cette philosophie de la consommation qui dit dans l’Évangile : « Mon âme, réjouis-toi, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années » ; mais le Seigneur l’a montrée comme la philosophie d’un insensé. L’Évangile est clair : « l’âme » ne s’accomplit pas en lui assurant « ce qui est à elle ».
Notre être n’est pas une possession, et « moi » n’est pas « ce qui est à moi ».
« Ce qui est à moi » est la garantie de vie de l’homme qui cherche à s’arranger et à se sauver, même aux dépens de « ce qu’il est ». Il court ainsi pour gagner le monde pour lui-même, car en possédant le monde il croit s’assurer lui-même. Il se vend lui-même en rançon pour cela, et il a honte de la parole du Seigneur et de la foi dans cette génération adultère et pécheresse, pour gagner pour lui-même une gloire, une position, de l’argent ou un intérêt, et augmenter ce qui est à lui.
« Ce que je suis » : c’est la philosophie de l’homme qui a aimé Jésus et qui a compris qu’il est « le fils » et non le marchand, l’héritier et non l’ouvrier.
« Ce que je suis », c’est la foi du chrétien qui renonce à tout intérêt, à tout argent, à « ce qui est à lui » ou au monde entier, pour gagner son être et son identité, et ne pas perdre son identité pour acheter des possessions.
Le père, par exemple, qui envoie trop tôt son fils travailler le vend : il a gagné de l’argent, mais il a perdu ce qui lui est propre : « être père ».
La mère qui vend sa fille pour gagner quelque chose d’autre pour elle-même a gagné du monde, mais elle s’est perdue elle-même : « être mère ».
Le politicien qui achète et vend aux dépens de ses principes gagne pour lui-même, mais il se perd. L’ambassadeur qui, en terre étrangère, achète et vend comme s’il était de ce pays étranger, se construit une maison dans une terre qu’il quittera : il gagne des choses pour lui-même et se perd lui-même.
L’homme vaut par « ce qu’il est » et non par « ce qu’il a ». L’être de l’homme n’est pas ce qui est à lui.

Le second sens de l’âme est donc : « ce que je suis ». C’est la philosophie du chrétien qui a cru à la prudence des serpents. La prudence des serpents, telle que l’explique saint Jean Chrysostome, ne consiste pas à préserver ce qui est à soi. Certains pensent que le serpent est méfiant et ne laisse personne le toucher ou l’atteindre, qu’il se défend vite et gère habilement ses intérêts. Pour Chrysostome, la prudence des serpents consiste en ce que le serpent sait où se trouve sa vie : c’est pourquoi, quand on le frappe, il livre tout son corps et cache sa tête.
Ainsi le chrétien est comme un marchand avisé qui navigue avec sa cargaison dans un monde aux vagues agitées. Quand il doit se sauver lui-même, si les vagues de la vie se déchaînent, il jette toute sa cargaison à la mer pour être sauvé sur le navire. Que sert à l’homme d’emporter dans son commerce le monde entier et de perdre sa vie en mer ? Que sert à l’homme de s’assurer tout ce qui est à lui et de se perdre lui-même ?
L’Évangile le montre clairement : j’existe non pas quand je possède, ni quand je pense, mais quand je porte la croix, que je renonce à ce qui est à moi, et que je ne cherche pas un gain mondain s’il m’oblige à avoir honte du Christ. « J’existe quand je suis Jésus. » C’est, si l’on peut dire, la philosophie existentielle chrétienne.

« Je suis celui qui suit Jésus » ? C’est la seule garantie de ma vie : être toujours son témoin fidèle et son ambassadeur partout ; renoncer à l’intérêt, parce que je n’y ai aucun intérêt ; renoncer aux possessions, parce que pour le voyage elles ne sont que des poids. Le monde est pour moi un champ d’annonce de l’Évangile, et non d’investissement. La garantie de ma vie est la croix, et non les chemins tortueux ; et face à mon identité, « mon âme », il n’y a pas de rançon.
Oui, celui qui veut sauver (son âme) « par ce qui est à lui » la perdra ; et celui qui perd ce qui est à lui (son âme) à cause du Christ et de l’Évangile la sauvera. Amen.

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