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Les cinq pains et les deux poissons

Les cinq pains et les deux poissons

Méditation du huitième dimanche après la Pentecôte – Matthieu 14, 14-22

« Puis, prenant les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel, prononça la bénédiction, rompit les pains et les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. »

L’Évangile nous place devant une scène qui reflète une réalité que nous vivons constamment : quel est le rapport entre le monde et la religion ? Quel lien existe-t-il entre les réalités de la terre et celles du ciel ?

Pour certains, la religion s’occupe de l’au-delà, tandis que le monde s’occupe de la vie présente, comme si les deux réalités s’opposaient.

L’histoire a connu bien des tendances de ce genre : celui qui vit pour la religion semble devoir oublier le monde, tandis que celui qui vit pour le monde semble devoir oublier Dieu. Il y aurait ainsi, d’un côté, les religieux et, de l’autre, les mondains, comme s’ils ne pouvaient s’entendre sur rien.

Pour les non-croyants, l’univers et ses biens seraient destinés à être utilisés pour assurer la vie, le confort et le bien-être de l’homme.

Pour certains croyants, au contraire, ces mêmes biens seraient à rejeter, parce qu’ils risqueraient de tuer la vie de l’esprit et l’ascèse, comme si la religion était une spiritualité angélique détachée des réalités du monde.

Or, dans le récit de la multiplication des pains, nous voyons immédiatement comment le Christ unit de manière juste la religion et le monde : il donne la Parole et il donne aussi le pain, la nourriture de l’esprit et celle du corps.

Dans la Bible, l’homme n’est pas composé de deux réalités ennemies, l’esprit et le corps, dont l’une devrait vaincre l’autre au point de mépriser tout ce qui est matériel.

Jésus a enseigné les foules et, lorsqu’elles eurent faim, il dit à ses disciples :

« Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Mais le Seigneur Jésus ne nourrit pas la foule sans intention profonde.

Ses gestes et ses paroles nous renvoient immédiatement à d’autres événements.

La scène nous montre Jésus Sauveur au milieu de son peuple, lui donnant à la fois la nourriture spirituelle et la nourriture matérielle.

C’est le Messie qui nourrit son peuple.

C’est la rencontre de Dieu avec l’homme dans ses besoins.

Et comment agit-il ?

« Il leva les yeux au ciel, rendit grâce, bénit, rompit et donna à ses disciples… »

Ce sont les mêmes gestes qu’il accomplira lorsqu’il donnera à ses disciples son Corps et son Sang, vraie nourriture et vraie boisson, lors de la dernière Cène.

Saint Jean, dans le quatrième Évangile, rapporte après le miracle de la multiplication des pains le célèbre discours de Jésus sur le Pain de Vie.

Ce miracle nous rappelle le peuple nourri de la manne dans le désert, mais il annonce également et préfigure ce qui se produira lors de la dernière Cène.

Alors, le Christ ne donnera plus la manne que les pères avaient mangée dans le désert avant de mourir, mais son propre Corps et son Sang, le Pain vivant :

celui qui en mange vivra.

Et ce repas se prolongera à travers les siècles dans la Divine Liturgie, dans le sacrement de l’action de grâce, c’est-à-dire l’Eucharistie.

L’Eucharistie, action de grâce

Rendre grâce pour la nourriture est une pratique plus ancienne que le christianisme. Depuis toujours, les peuples ont ressenti le besoin de remercier Dieu — ou leurs divinités — pour la nourriture reçue.

La table possède en elle-même un mystère.

Les civilisations matérialistes peuvent essayer de réduire la nourriture à la simple satisfaction d’un besoin biologique, mais le repas conserve une dimension qui va bien au-delà.

La table et le repas se trouvent au cœur de l’amour, de la rencontre, de la communion et de la fête.

La Divine Liturgie est appelée sacrement de l’action de grâce précisément parce qu’elle est une table où l’homme rend grâce à Dieu pour les biens matériels et spirituels qu’il lui a donnés.

Il le remercie pour la vie qu’il a reçue et pour tout ce dont cette vie a besoin, aussi bien matériellement que spirituellement.

Dieu bénit l’homme par ses biens matériels et ses grâces spirituelles.

Et l’homme, à son tour, « bénit » Dieu, c’est-à-dire qu’il lui rend grâce pour cet amour.

Ce mouvement de réponse à la bénédiction divine est précisément l’Eucharistie, l’action de grâce.

Dans la Divine Liturgie, au terme de l’offrande et au moment de la sanctification des dons, le peuple proclame par la voix du prêtre :

« Ce qui est à toi, le tenant de toi, nous te l’offrons, en tout et pour tout. »

L’homme rend grâce à Dieu pour tous les biens reçus en les transformant et en les lui offrant.

Il mange les fruits de la terre, et ceux-ci deviennent en lui chair, sang et vie.

Mais ces biens ne trouvent leur sens véritable que lorsqu’ils deviennent, par l’homme, une offrande eucharistique.

Rien dans le monde ne trouve sa pleine valeur s’il ne sert pas la vie de l’homme.

Et de quelle vie parlons-nous ?

De sa vie dans le Christ.

L’homme est appelé à « dominer sur les oiseaux du ciel et les poissons de la mer », et à utiliser ainsi la création pour vivre devant Dieu et pour Dieu.

Les saints Dons, le pain et le vin, sont le symbole de tous les biens de la terre.

Ils sont parmi les aliments les plus simples et les plus quotidiens.

Nous les recevons de Dieu comme bénédictions, puis nous les élevons vers lui comme offrande.

Toute la création comme offrande

Tout devient noble et saint lorsqu’il entre au service du mystère de l’amour divin et devient, par l’homme, une offrande eucharistique.

Prenons une coupe, par exemple.

Elle peut paraître sans grande valeur en elle-même.

Mais lorsqu’elle est utilisée pour les saints Dons et pour recevoir le Sang très précieux du Christ, elle devient sainte et précieuse.

Toute matière reçoit ainsi sa noblesse dans la mesure où elle participe au service du mystère de l’amour entre Dieu et l’homme, c’est-à-dire dans la mesure où elle devient instrument d’action de grâce, instrument d’Eucharistie.

L’homme est donc appelé à transformer tout l’univers et tous ses biens en offrande.

Il est appelé à célébrer, à chaque instant, en quelque sorte, la liturgie du cosmos et l’eucharistie de toute la création.

Il n’existe pas d’opposition entre la matière et l’esprit, ni entre le monde et la religion.

L’opposition se situe dans l’usage que nous faisons des choses :

pour Dieu ou sans lui.

La matière a été créée pour devenir sainte, et il est regrettable que nous puissions parfois détourner ou profaner cette vocation.

Le christianisme est donc un appel à une action de grâce cosmique.

Le chrétien est appelé à utiliser les biens du monde en leur rendant leur noblesse et leur véritable valeur, en les élevant vers Dieu dans une attitude eucharistique.

Rien dans le monde n’est insignifiant.

Tout peut entrer dans l’espace de l’amour divin.

La question essentielle n’est donc pas seulement :

« Qu’utilisons-nous ? »

mais surtout :

« Pourquoi l’utilisons-nous ? »

Le motif, l’intention, peut sanctifier notre rapport à la matière ou, au contraire, le corrompre.

« Ce qui est à toi, le tenant de toi, nous te l’offrons »

Le Seigneur Jésus a nourri la foule avec du pain et des poissons en accomplissant les mêmes gestes qu’il utilisera ensuite pour donner à ses disciples son Corps et son Sang précieux au jour de la Cène.

Nous trouvons là une indication profonde du caractère eucharistique de toute utilisation des biens matériels.

Et cela devient une question que nous pouvons nous poser à chaque instant :

lorsque nous achetons une voiture ou vendons un bien, lorsque nous mangeons ou dormons, lorsque nous travaillons ou nous reposons, devant chaque action et chaque usage :

Avons-nous le courage et la foi de dire :

« Ce qui est à toi, le tenant de toi, nous te l’offrons, en tout et pour tout » ?

Voilà l’eucharistie cosmique :

une action de grâce qui sanctifie la matière, qui assume toute la création et qui la remet à sa juste place, afin qu’elle serve l’esprit et devienne véritablement porteuse de vie.

Amen.

P. Gérard Abi Saab

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