Méditation du dimanche de la Tyrophagie, dimanche du Pardon
Matthieu 6, 14-21
C’est le quatrième et dernier des dimanches de préparation au jeûne ; demain, nous entrons dans le Carême béni. Au dimanche du Pharisien et du Publicain, le Christ ouvre les portes du repentir et nous entrons sur le chemin qui mène au jeûne, c’est-à-dire l’humilité. Au dimanche du Fils prodigue, nous fixons notre regard sur le Père, but du jeûne. Au dimanche du Carnaval, ou du Jugement, nous méditons sur l’importance du prochain, car c’est avec lui que s’accomplissent les œuvres d’amour. Et ici, au dimanche du Pardon, nous donnons au prochain le baiser de la charité pour entrer dans le jeûne avec joie, réconciliés avec Dieu et le prochain, et donc avec nous-mêmes. Comment l’Écriture et la liturgie de ce dimanche relient-elles le jeûne et le pardon ?
Dans nos offices, nos prières et l’Évangile de ce dimanche, tous les thèmes tournent autour de deux axes. Le premier est la commémoraison de l’expulsion d’Adam du paradis, assis là et pleurant. Les hymnes et les lectures comparent l’état du paradis à l’état de l’humanité après la chute.
Le second axe est le pardon : demander pardon à Dieu et accorder le pardon au prochain. Ces deux axes, la lamentation sur l’expulsion du paradis et le pardon de Dieu et du prochain, se rejoignent en un seul thème : le jeûne.
L’absence de jeûne n’a-t-elle pas été la cause de la transgression envers Dieu, et cette désobéissance la cause de l’expulsion d’Adam du paradis ? Le jeûne est l’instrument qui réconciliera les fils d’Adam avec Dieu ; c’est donc le jeûne qui nous obtiendra le pardon au lieu de la désobéissance.
Le dimanche de la Tyrophagie rappelle deux événements. Le premier est l’expulsion d’Adam du paradis pour avoir rompu le jeûne : c’est le moment de la « rupture » entre Dieu et l’homme, et les images de cet événement dans l’Écriture sont dures : Dieu place un chérubin à la porte du jardin, avec une épée de feu à la main, et l’image semble sévère quant à la possibilité de se réconcilier avec Dieu. Le second événement est comme l’annonce du pardon de Dieu, qui pose une condition : que nous pardonnions aux hommes. C’est le moment de la « réconciliation » avec Dieu.
Nous nous réconcilierons donc avec Dieu par le jeûne, que nous devons commencer en pardonnant au prochain. Il peut être facile d’aider un pauvre et de faire du bien à un étranger. Mais le plus difficile est de pardonner à celui qui nous est proche. La réconciliation est l’amour qui dépasse l’amour de soi et l’amour-propre ; c’est la preuve que nous avons placé le prochain au-dessus de certains de nos biens et au-dessus de notre amour-propre.
C’est pourquoi l’Église a prévu dans sa liturgie (et la liturgie est la manière visible et concrète de vivre la foi) que tous les chrétiens se rassemblent le soir du dimanche du Pardon, aujourd’hui, pour les vêpres, à la fin desquelles ils échangent le baiser fraternel et se serrent la main en signe de réconciliation et d’amour parfait, afin d’entrer dans le jeûne avec joie et force.
Le texte de l’Évangile, après avoir parlé de la nécessité de pardonner au prochain pour recevoir le pardon de Dieu, passe au jeûne, qui doit s’accompagner de signes de joie : nous ne devons pas nous montrer aux hommes « l’air sombre ».
Oui, le jeûne n’est pas un temps de torture de soi, ni un temps pour se punir ou pour payer des dettes à Dieu. Le jeûne est le temps où règne l’amour fraternel et où l’on ressent l’amour de Dieu et son étreinte lumineuse. Le jeûne est le temps où nous ne vivons pas en nous battant pour une « bouchée » de pain, mais le temps où notre pain substantiel devient la nourriture des anges, c’est-à-dire la louange, et la nourriture des frères, c’est-à-dire l’amour. Le pain que je garde pour mon usage est « matière » ; celui que je mets au service du prochain est « esprit ».
Et c’est ce que nous chantons le soir de ce dimanche : « Commençons avec joie le temps du jeûne, en nous livrant aux combats spirituels ; purifions notre âme, purifions notre chair ; jeûnons des passions comme nous jeûnons des aliments, et délectons-nous des vertus de l’Esprit. »
Voici maintenant le temps favorable, voici le temps du repentir : commençons-le par ces mots, « Pardonne-moi, mon frère », et entrons ensemble dans le jeûne par le baiser de paix. Amen.
P. Gérard Abi Saab




