HomeCarêmeMéditation du dimanche du Jugement et du Carnaval (abstinence de viande)

Méditation du dimanche du Jugement et du Carnaval (abstinence de viande)

Méditation du dimanche du Jugement et du Carnaval (abstinence de viande)

Matthieu 25, 31-46

« Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père…” Puis il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits…” »
Jésus nous donne ici une image de ce qui se passera au jour du Jugement dernier : comment il siégera sur son trône, et « toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs ». Trois vérités essentielles se dégagent de ce texte et méritent notre profonde méditation : la première est la réalité du jour du Jugement ; la deuxième, son caractère universel, œcuménique ; et enfin, le critère du jugement, qui est l’amour. Le jugement de Dieu est d’abord un principe humain universel, inscrit dans la conscience. Car la justice et l’amour de Dieu promettent de redresser ce qui est tordu en cette vie : il dédommagera l’opprimé et jugera chacun selon ses œuvres. La vérité du jugement général est fondamentale dans notre foi. La première venue du Christ (son Incarnation) clôt l’Ancien Testament, et sa seconde venue (son retour) clôra le temps du Nouveau Testament, qui nous prépare et nous met en état de veille et d’attente du jour redoutable du Seigneur.
Le livre des Psaumes appelle Dieu avec ardeur pour que la justice s’accomplisse sur la terre. Et le livre de l’Apocalypse, le livre prophétique du Nouveau Testament, parle du jour du Jugement, de la victoire divine finale et du sort des hommes. Et nous proclamons dans le Credo que nous attendons la résurrection des morts et la vie du monde à venir.
Dans la conception chrétienne, le jugement n’est pas un châtiment que Dieu inflige à ceux qui l’ont offensé : c’est le moment où Dieu établit la justice. Ce jugement s’accompagne de tableaux effrayants et d’images terribles, pour insister d’une part sur la vigilance, et d’autre part pour dépeindre l’ampleur du tourment qui attend les négligents.
Aujourd’hui, nous tombons dans l’erreur en ayant le sentiment que le Seigneur « tarde ». Les générations passent ; le premier millénaire s’est achevé, puis le deuxième. Et nous voici entrés dans le troisième millénaire ! Naît alors le sentiment que le Maître tarde, quand ce n’est pas l’impression que le jour du Jugement n’est qu’un enseignement pédagogique et non une réalité qui arrivera vraiment.
Pour écarter ce danger, Jésus nous a recommandé de ne pas nous assoupir en disant : « Mon maître tarde. » Qu’un long temps se soit écoulé avant la seconde venue ne doit pas nous rassurer en nous faisant croire qu’il tardera encore ; au contraire, nous voulons veiller, car un long temps s’est écoulé et ce qui reste est donc plus court. Le retard du Seigneur nous rend plus vigilants. « Il tarde » signifie donc pour nous « attendre » avec plus d’ardeur et de vigilance, et non « remettre à plus tard ».
« Veillez » : voilà le mot qui doit résonner à nos oreilles chaque fois que le temps passe. Et c’est ce que veut l’Église en ce dimanche, en nous rappelant le jour redoutable du Jugement.
Le jugement du Seigneur est universel, au jour où il jugera « les nations ». Car il rassemblera toutes les nations, et non les adeptes d’une religion plutôt que d’une autre, ou les fils d’une nation plutôt que d’une autre… Mais Dieu fait-il acception de personnes ? Et comment jugera-t-il ceux qui sont hors de notre religion ? Quel est le critère commun que le Seigneur retiendra pour rendre justice à tous ? L’amour est ce qui est commun à la vie de tous les hommes. Les hommes diffèrent par la religion, par les races, la géographie, les conditions, les civilisations et les langues… Tout diffère entre les hommes ; la seule chose commune à tous, c’est leur humanité, c’est-à-dire leur amour et le bien qu’ils font. C’est pourquoi Jésus précise que le jugement se fera sur la base des « œuvres », et non sur une autre considération, pas même la religion ! Ainsi, quand il sépare les brebis des boucs, les plaçant à sa droite et à sa gauche, il ne demande pas d’autre critère que les œuvres véritables, l’amour en actes. C’est sur cette base que le jour du Jugement peut être universel.
Quand l’amour est le critère du jugement, quand le Juge s’identifie lui-même à ceux qui sont dans le besoin – « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits (les faibles), c’est à moi que vous l’avez fait ! » –, et quand Jean le bien-aimé affirme que nous ne pouvons pas aimer Dieu que nous ne voyons pas si nous n’aimons pas le prochain que nous voyons, tout cela signifie que la religion, comme relation d’amour et d’adoration envers Dieu, ne s’établit pas directement entre la créature et le Créateur ! L’homme prouve son amour pour son Créateur en prenant soin de sa création ! C’est notre amour concret du prochain qui construit l’amour avec Dieu. Et inversement, c’est notre négligence envers le prochain qui détermine notre jugement. Elle est dangereuse, la « piété » extérieure, qui multiplie les « dévotions » envers le Créateur et néglige le service des hommes. C’est là une religiosité dégradée.

Faire de l’amour le critère du jugement signifie une responsabilité partagée entre les hommes : Dieu jugera sur la base de la vie de communion réalisée, et non de la vie individuelle. La justice divine n’accepte pas une réponse comme : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Oui, je suis responsable de mon frère, si je crois en l’existence de Dieu et au jour du juste Jugement.
L’amour du prochain prend un caractère religieux, et non simplement social. Notre responsabilité envers le prochain ne relève pas de la « bienfaisance », mais du cœur même de la « foi » : elle en est le critère. La religion n’est pas une affaire individuelle entre une personne et son Dieu. La foi chrétienne est une affaire de communion. La question au jour du Jugement ne portera pas sur ce que nous avons fait avec Dieu, car cela n’a d’autre critère que quelques apparences ! La question sera : qu’avons-nous mis en pratique de notre religion avec l’autre ? C’est le commandement nouveau que Jésus nous a demandé de vivre, pour que les hommes reconnaissent que nous sommes ses disciples. La religion, ce sont des commandements tournés vers l’autre, et ce que nous voulons vivre avec Dieu, nous le prouvons à travers le prochain.
La communion avec l’autre n’est pas un degré idéal de la religion : elle en est l’essence ; et son absence ne signifie pas qu’il manque une vertu, mais que la religion elle-même est absente.

Oui, nous serons vraiment jugés un jour : veillons donc ! Et le jugement est universel, pour tous : ni religion, ni race, ni aucune appartenance, mais seulement les œuvres ! Nous serons alors interrogés uniquement sur l’amour. Le dimanche du Jugement nous prépare à un jeûne qui veut nous disposer au jugement par la vigilance, car le temps est court ; il nous enseigne que Dieu séparera tous les hommes, brebis et boucs, selon leurs œuvres et non selon leur appartenance, et que la religion est un acte d’amour envers l’autre. Amen.

P. Gérard Abi Saab

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