HomeCarêmeSixième lettre de Carême du cardinal Mar Béchara Boutros Raï

Sixième lettre de Carême du cardinal Mar Béchara Boutros Raï

Sixième lettre de Carême du cardinal Mar Béchara Boutros Raï
Vendredi 24 février 2017

Le cardinal Mar Béchara Boutros Raï a adressé une lettre de Carême aux évêques, aux supérieurs généraux et supérieures générales, aux prêtres, aux diacres, aux moines et moniales, et à tous les fils et filles de notre Église maronite. En voici le contenu :

Prière, jeûne et aumône : trois réalités inséparables et liées entre elles, qui conduisent notre marche vers le Royaume de Dieu, manifesté dans le mystère pascal, mystère de la mort du Christ pour nous racheter de nos péchés, et de sa résurrection d’entre les morts pour nous sanctifier par la vie nouvelle (voir 2 Corinthiens 5, 17).
Saint Augustin a exprimé ce triple lien en disant : « Veux-tu que ta prière monte jusqu’au ciel ? Donne-lui deux ailes : le jeûne et l’aumône. »

Le grand Carême, et les autres jeûnes qui en découlent, est appelé le jeûne pascal. Il accompagne la vie de l’Église depuis ses débuts, à l’image du jeûne du Christ, sa Tête, qui a jeûné quarante jours et quarante nuits au désert (Matthieu 4, 1-11) pour se préparer à commencer sa mission de salut. Mais la pratique de la prière, du jeûne et de l’aumône accompagnait déjà le peuple de Dieu depuis les temps anciens, et Dieu l’y appelait par la bouche des prophètes.

Depuis l’époque de notre père saint Maron jusqu’à nos jours, notre Église maronite s’est distinguée par une spiritualité de prière, de jeûne et d’aumône, et c’est ce qui l’a fait tenir face à toutes les difficultés et à tous les défis. Combien de fils et de filles de notre Église ont suivi le chemin de l’ascèse, de la mortification, de la prière et des bonnes œuvres ! Ce chemin a atteint son sommet dans la vie des ascètes et des ermites, qui n’ont cessé de transmettre cet héritage de génération en génération jusqu’à aujourd’hui, grâce à leurs prières, leurs austérités, leurs jeûnes et le bien spirituel qu’ils répandent par leur exemple et leurs conseils.

Le temps du grand Carême prend cette année une nouvelle dimension ecclésiale, car il s’inscrit dans l’« Année du témoignage et des martyrs », qui a commencé à la fête de notre père saint Maron (9 février 2017) et se terminera le 2 mars 2018, fête de notre père saint Jean Maron, le premier patriarche.

Cette lettre pastorale comprend deux parties : la première porte sur la notion du jeûne, ses dimensions et ses fruits à la lumière de la Bible ; la seconde donne des orientations pour la pratique du jeûne et de l’abstinence.

Première partie
La notion du jeûne, son but et ses fruits

La notion du jeûne
Sur le plan corporel, le jeûne consiste à s’abstenir de nourriture et de boisson, sauf l’eau, de minuit à midi, et à s’abstenir de viande, de lait et de produits laitiers, et d’œufs, certains jours précisés dans la seconde partie de cette lettre.
Sur le plan spirituel, il est la nourriture de l’âme et l’aliment de l’esprit, un remède qui donne le salut et l’expiation des péchés ; uni à la prière et aux mortifications, il devient le raccourci pour arriver au ciel, comme le dit saint Ambroise.
Sur le plan social, il consiste à faire l’aumône, en nature et en argent, aux nécessiteux, dans leurs divers besoins, tels que les décrit le Seigneur Jésus dans l’Évangile de Matthieu : « J’avais faim, j’avais soif, j’étais nu, j’étais étranger, j’étais malade, j’étais en prison » (Matthieu 25, 35-46). Ces besoins ne se limitent pas à la dimension matérielle ; ils comprennent aussi les dimensions spirituelle, culturelle et morale.
Sur le plan du développement, il consiste à lancer des initiatives et des projets qui offrent des emplois à nos jeunes et à d’autres.

Son but
Le but du jeûne est de nous préparer à passer avec le Christ Seigneur dans sa Pâque, de l’état de péché à l’état de grâce, « du vieil homme à l’homme nouveau », comme le dit l’apôtre Paul (Colossiens 3, 9-10). La nature, après que ses arbres se sont dépouillés de leurs vieilles branches et de leurs feuilles, n’entre-t-elle pas dans le printemps pour revêtir un habit neuf et fleurir afin de donner ses fruits pour la vie des hommes ? Combien plus valons-nous qu’elle (voir Matthieu 6, 26) !
Le jeûne est nécessaire pour atteindre ce but, comme le dit l’apôtre Paul : « Le règne de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Romains 14, 17), et comme l’a affirmé le Seigneur Jésus au tentateur : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Matthieu 4, 4).
Le temps du Carême ne cherche pas à imposer des jeûnes et des mortifications au-dessus de nos forces humaines, car le Seigneur veut « la miséricorde et non le sacrifice ». Et nos choix en matière de nourriture et de boisson ne doivent pas être une cause de dispute avec nos frères, car c’est l’amour qui doit d’abord régir tous nos jeûnes. C’est ce qu’exprime l’apôtre Paul : « Si, à cause d’un aliment, ton frère est attristé, tu ne marches plus selon l’amour. Ne va pas, avec ton aliment, faire périr celui pour qui le Christ est mort ! » (Romains 14, 15). Il faut veiller aussi à ce que notre manger et notre boire ne deviennent pas une occasion de chute pour notre frère (Romains 14, 21). Que tous nos jeûnes soient au contraire pour la gloire de Dieu.
Le jeûne est un moyen de vaincre le démon, la chair et les passions mauvaises. Par son jeûne, le Seigneur Jésus a vaincu les trois tentations du démon, qui a voulu le faire tomber dans les convoitises du monde, que l’apôtre Jean résume en trois (voir 1 Jean 2, 16) : la convoitise de la chair, par la tentation de changer les pierres en pain par la puissance divine de Jésus ; la convoitise des yeux, par la tentation de recevoir tous les royaumes du monde et leur gloire ; et l’orgueil de la vie, par la tentation de se jeter du haut du Temple pour que les anges le portent sur leurs mains et que son pied ne heurte pas une pierre (voir Matthieu 4, 1-11). Ainsi « le Seigneur nous a laissé un exemple en sa personne » (1 Pierre 2, 21), pour que nous marchions vers le Royaume par le jeûne et que nous triomphions des tentations de la vie, comme le recommande saint Macaire le Grand : « Jeûnez avec le Sauveur pour être glorifiés avec lui et vaincre le démon. »
Les saints Pères racontent que les martyrs, quand ils apprenaient le jour où ils recevraient leur couronne, ne goûtaient rien la veille et ne prenaient aucune nourriture ; ils restaient debout en prière du soir jusqu’à l’aube, éveillés dans l’action de grâce et la louange, avec des cantiques, des doxologies, des hymnes et des mélodies spirituelles émouvantes, joyeux, réconfortés, guettant ce moment, aspirant, à jeun, au coup d’épée qui les couronnerait de la couronne du martyre.

Dans l’enseignement de l’Évangile et des Écritures
Le jeûne, la prière et l’aumône sont une loi évangélique à laquelle le Seigneur Jésus nous appelle dans l’Évangile de saint Matthieu (6, 1-18), comme expression de la conversion intérieure, du retour du cœur à Dieu et de l’abandon du péché. Sinon, ces actes extérieurs deviennent stériles et mensongers. C’est la conversion intérieure qui pousse à s’exprimer par des signes, des actes et des initiatives.
La conversion du cœur est d’abord l’œuvre de la grâce de Dieu, qui ramène nos cœurs à lui, comme les prophètes avaient l’habitude de prier : « Fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons » (Lamentations 5, 21). Dieu nous donne la force de recommencer. Quand nous découvrons la grandeur de l’amour de Dieu, notre cœur est ébranlé par l’horreur et le poids du péché, et nous craignons de l’offenser et de nous éloigner de lui (Catéchisme de l’Église catholique, n° 1432).
La conversion et le retour du cœur s’expriment par l’humiliation de soi devant Dieu, pour qu’il ait pitié de nous. C’est ce qu’a fait le roi David en pratiquant le jeûne : « Je portais un sac, je m’humiliais par le jeûne » (Psaume 35, 13). Et il a prié : « Je m’humiliais par le jeûne, et cela m’a valu l’opprobre » (Psaume 69, 11). Et quand le prophète Élie a reproché au roi Achab de s’être vendu pour faire le mal aux yeux du Seigneur, le roi a déchiré ses vêtements, s’est couvert d’un sac, a jeûné, a couché avec le sac et s’en allait d’un pas lent (1 Rois 21, 27).
Le temps du grand Carême est une période importante de l’année liturgique, car c’est un temps pour remettre en ordre nos relations dans trois directions : avec Dieu par la prière, avec soi-même par le jeûne, et avec les frères dans le besoin par l’aumône. Le prophète Isaïe appelle à pratiquer un jeûne agréable à Dieu : « Défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs. Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? » (Isaïe 58, 6-7).
Le jeûne est un acte d’obéissance à Dieu. Le jeûne n’est pas une invention humaine, mais un commandement de Dieu, que l’Église a traduit dans ses préceptes. Il exige de nous obéissance et fidélité. Le premier commandement de s’abstenir d’une nourriture est celui que Dieu a donné à nos premiers parents : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin ; mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras » (Genèse 2, 16-17). La conséquence de la désobéissance fut l’expulsion du paradis (Genèse 3, 23).
C’est par cette obéissance au commandement de Dieu que Moïse a jeûné devant le Seigneur sur le mont Sinaï quarante jours et quarante nuits, sans manger de pain ni boire d’eau ; et Dieu lui a remis ses dix commandements sur les deux tables de pierre (Exode 34, 28). De même le prophète Élie, se contentant de pain et d’eau, a offert son jeûne au Seigneur comme un acte d’obéissance, marchant devant lui et défendant sa foi en lui (1 Rois 19, 6-8).
Et le Seigneur Jésus, quand ses disciples lui ont apporté à manger et l’ont invité à manger, a répondu : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jean 4, 34).
L’Église a pris l’habitude de chercher la volonté de Dieu et son aide par le jeûne et la prière. C’est ce qu’ont fait les prophètes et les docteurs de l’Église d’Antioche : pendant qu’ils célébraient le culte du Seigneur et jeûnaient, l’Esprit Saint dit : « Mettez à part pour moi Barnabé et Saul pour l’œuvre à laquelle je les ai appelés. » Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent partir (Actes 13, 2-3). C’est aussi ce qu’ont fait Paul et Barnabé lorsqu’ils ont institué, avec jeûne et prière, des anciens dans chaque Église (Actes 14, 23).

Deuxième partie
Orientations pour la pratique du jeûne et de l’abstinence

En plus du grand Carême pascal, il existe d’autres temps, liés aux fêtes de Noël, des douze Apôtres et de l’Assomption de la Vierge, où l’abstinence est obligatoire, en plus de son caractère obligatoire tous les vendredis de l’année, sauf les jours mentionnés ci-dessous. Il existe aussi l’obligation du jeûne eucharistique.

1. Le grand Carême pascal
Ce jeûne dure sept semaines, en préparation à la fête de Pâques. Il commence le lundi des Cendres et se termine le Samedi saint à midi. Il consiste à s’abstenir de nourriture de minuit jusqu’à midi, et à s’abstenir de viande, de lait et de produits laitiers, et d’œufs.
Sont dispensés du jeûne et de l’abstinence les samedis, les dimanches et les fêtes suivantes : saint Maron (9 février), saint Jean Maron (2 mars), saint Joseph (19 mars), l’Annonciation (25 mars) et la fête du saint patron de la paroisse. Le Samedi saint, en revanche, le jeûne et l’abstinence restent obligatoires jusqu’à midi.
Sont dispensés en général du jeûne et de l’abstinence les malades et les personnes âgées dont l’état de santé exige qu’ils prennent de la nourriture pour garder leurs forces, en particulier ceux qui prennent des médicaments pour des maladies chroniques et ceux qui sont dans une situation de santé particulière et délicate, ainsi que les malades hospitalisés de façon temporaire ou régulière. Les enfants, comme on le sait, commencent à jeûner l’année qui suit leur première communion, en tenant compte de leur situation pendant les jours d’école.
Ceux qui sont dispensés de la loi du jeûne et de l’abstinence sont invités à se contenter d’un petit déjeuner léger, suffisant pour prendre leurs médicaments.
Vu les exigences de la vie, et pour alléger la charge des fidèles, la loi de l’abstinence reste obligatoire pendant la première et la dernière semaine du grand Carême ; ceux qui ne peuvent pas observer l’abstinence les autres semaines la compenseront par des œuvres de bien et de miséricorde.

2. Le jeûne des apôtres Pierre et Paul et des douze Apôtres
Ce jeûne, appelé « l’abstinence des Apôtres », consiste à s’abstenir de viande, de lait et de produits laitiers, et d’œufs, du 17 au 28 juin.

3. Le jeûne de l’Assomption de la Vierge
Ce jeûne, appelé « l’abstinence de Notre-Dame », consiste à s’abstenir de viande, de lait et de produits laitiers, et d’œufs, du 7 août, après la fête du Seigneur (la Transfiguration), au 14 août.

4. Le jeûne de Noël
Ce jeûne consiste à s’abstenir de viande, de lait et de produits laitiers pendant toute la neuvaine de Noël, du 16 au 24 décembre.

5. L’abstinence du vendredi
Cette abstinence consiste à ne pas manger de viande, de lait et de produits laitiers, ni d’œufs, chaque vendredi de l’année.
En sont exceptés le vendredi de la semaine de l’entrée en Carême, les vendredis entre Pâques et la Pentecôte, et entre Noël et l’Épiphanie. Sont aussi exceptés les vendredis où tombent les fêtes suivantes : la Circoncision de l’Enfant Jésus (1er janvier), saint Antoine le Grand (17 janvier), la Présentation du Seigneur au Temple (2 février), saint Maron (9 février), saint Jean Maron (2 mars), saint Joseph (19 mars), l’Annonciation (25 mars), les saints apôtres Pierre et Paul (29 juin), les douze Apôtres (30 juin), la Transfiguration (6 août), l’Assomption (15 août), la Décollation de saint Jean-Baptiste (29 août), la Nativité de la Vierge (8 septembre), l’Exaltation de la sainte Croix (14 septembre), l’Immaculée Conception (8 décembre), Noël (25 décembre), la fête du saint patron de la paroisse et la fête du Sacré-Cœur.

6. Le jeûne eucharistique
C’est l’abstention de nourriture pour se préparer à recevoir le Très Saint Sacrement pendant la divine liturgie : au moins une heure avant le début de la messe pour le célébrant, et une heure avant la communion pour les fidèles ; à quoi s’ajoutent l’état de grâce, la décence dans l’habillement, le recueillement et la conscience de la présence du Christ Seigneur sous les espèces du pain et du vin.

Conclusion
Le temps du grand Carême prend une dimension supplémentaire en cette « Année du témoignage et des martyrs ». C’est un temps pour rendre témoignage à notre foi chrétienne par la conversion du cœur, qui se manifeste extérieurement dans le jeûne, la prière et l’aumône. Mais elle se manifeste aussi dans la nouveauté de notre conduite, de nos comportements et de nos relations avec les autres, dans l’accomplissement du devoir et l’exercice de la responsabilité. Saint Éphrem le Syrien a écrit à propos du jeûne de Moïse : « Il a jeûné et il a été illuminé ; il a prié et il a vaincu. Il est monté avec un visage et il est descendu avec un autre. Il est monté avec une couleur terrestre et il est descendu revêtu d’une splendeur céleste. Son jeûne était sa joie, et sa prière une source d’eau vive. C’était un homme de sagesse, et son jeûne était un jeûne de pardon. »
C’est par un tel jeûne que nous partons rendre témoignage à notre foi et bâtir une société fondée sur les valeurs évangéliques, morales et humaines, par l’intercession de notre Mère la Vierge Marie et de notre père saint Maron.

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