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Méditation du dimanche des Myrophores

Méditation du dimanche des Myrophores (Marc 15, 43 – 16, 8)

Nous faisons mémoire aujourd’hui des femmes myrophores, de Joseph d’Arimathie et de Nicodème, des personnes à peine mentionnées dans le récit de l’Évangile. Mais lorsqu’il sembla que le Christ était vaincu, et que la mort, le rejet, l’humiliation et la haine avaient triomphé, ils firent preuve de fidélité et de courage : la fidélité du cœur, et le courage qui ne naît que de l’amour.

Tout le monde aime. Mais rares sont ceux qui osent aimer les autres plus qu’eux-mêmes. Voilà le véritable amour : oser préférer l’autre à soi-même. Aimer est une chose naturelle ; mais aimer comme le Seigneur le veut, c’est oser aimer jusqu’au don de soi.

C’est d’un tel amour qu’ont aimé les myrophores. Elles se levèrent tôt, le premier jour de la semaine, c’est-à-dire le dimanche matin, et partirent vers le tombeau du Seigneur qu’elles avaient servi et aimé, pour l’oindre de parfums, sans craindre de chercher un condamné, dont le tombeau était fermé par une grande pierre et gardé par des soldats.

Qui ose aimer comme les myrophores, ou comme Joseph d’Arimathie qui « eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus » ? (Qui ose un amour qui peut le mettre en conflit avec les puissants de ce monde ?) Qui prend soin d’un rejeté, achète un linceul, descend le corps, l’enveloppe et le dépose dans un tombeau neuf ? Il y a un amour de façade, celui de la majorité, qui abandonne au pied de la croix ou faiblit quand l’aimé est condamné, et qui renie. L’« amour » ose pour l’aimé, prend soin de lui et reste à ses côtés jusque dans les signes les plus extrêmes de sa faiblesse, comme la mort et le tombeau.

Ce n’est pas de l’audace d’aimer les grands ; l’audace, c’est d’aimer les faibles. C’est pourquoi la première attitude est souvent hypocrisie, tandis que la seconde est amour véritable. L’audace est donc la preuve de l’authenticité de l’amour. Un amour qui ne prend aucun risque n’est qu’hypocrisie. Ce risque peut être de porter la faiblesse de l’aimé, ou la possibilité qu’il me fasse du tort, ou l’audace de pardonner un jour, ou de prendre un risque et de me donner un autre jour. Voilà le « bonheur de l’amour » : l’audace. Le bonheur de l’amour n’est pas de consommer l’aimé pour soi, mais de se consumer pour lui.

L’amour va vers l’autre quand c’est lui qui nous dicte le « devoir », et non quand la raison nous dicte le « possible ». L’amour part, comme les myrophores, même quand ce qu’il veut est impossible. Si nous aimons, nous sortirons de nous-mêmes quand c’est un devoir, et pas seulement quand c’est possible. L’amour ose et ne s’arrête pas à l’impossible, parce qu’il ne trahit pas le devoir qu’il a fait sien.

L’amour agit selon la sagesse de la foi, que les gens tiennent pour une « folie », parce qu’il accepte le risque de perdre. L’amour imparfait n’ose pas l’impossible, parce qu’il ne veut subir aucune perte. L’amour vrai ne craint pas l’impossible, quelle que soit la perte, fût-ce de soi-même tout entier. « Le Premier et le Dernier, celui qui était mort et qui est entré dans la vie » n’a-t-il pas crié à l’ange de Smyrne, lui demandant un amour suffisant : « Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de la vie » ; « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises » (Apocalypse 2, 10-11) ? « Celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »

Sans un tel amour qui « ose », nous ne pouvons changer aucune réalité douloureuse de ce monde, dont les fondations ont été affermies par la fausseté et le mensonge. Comment le christianisme a-t-il ouvert le monde païen romain et dominateur ? N’est-ce pas par un amour comme celui des myrophores et de Joseph ? Seul l’amour de la vérité peut affronter le mensonge tyrannique : un amour comme celui de Jean Baptiste pour la vérité, qui se tient devant le gouverneur pour lui dire : « Il ne t’est pas permis… ». À notre époque, on a apposé des sceaux sur des principes et des idéaux corrompus et faux, et notre temps accepte des prémisses et des généralités qu’aucune conscience n’accepte. Mais qui a l’amour qui ose rouler cette pierre, ou partir vers la vie sans se soucier de ces faux sceaux ?

Tout le monde reconnaît la résurrection du Christ, et que le Christ est la vérité. Oui, mais qui aime Jésus dans une vérité que le pouvoir de ce monde a enterrée, scellée par la terreur, et sur laquelle il a roulé une grande pierre faite de médias et d’intérêts falsifiés ? Qui sera poussé par son amour, avec une audace sans crainte, vers cette vérité enfouie ?

L’ère de la consommation n’aime pas qu’on déterre les droits de l’homme. La consommation veut enterrer la liberté et l’existence de l’autre, pour garder la liberté de ne tenir aucun compte de l’homme et de ne lui laisser aucune place. Qui a l’amour véritable et ose crier et agir pour les oubliés et les marginalisés, les faibles et les opprimés, contre la tyrannie de l’intérêt et la domination du profit aux dépens de l’homme ? L’audace révèle l’amour véritable.

Notre monde, même chrétien, tient compte des moindres détails et accorde à chaque question son temps et sa place, mais ne laisse au « Seigneur » que le ciel et les slogans ; au mieux, chez certaines personnes « engagées », il lui laisse le « temps libre », pour envoyer des messages au ciel ou en recevoir des messages imaginaires. Qui a un amour parfait, capable de déplacer du terrain de la vie et des sociétés bien des choses pour laisser au Seigneur un espace, une place ? C’est l’audace qui prouvera cet amour.

Il y a un amour qui se cherche lui-même, et un amour qui se donne. Il y a un amour qui veut la sécurité du gain, et un amour qui risque le don. Le premier ne change aucune mauvaise réalité ; le second ne se laisse pas arrêter par la réalité et accomplit des choses impossibles. Un amour qui ose est notre seul instrument pour témoigner de la vie dans le monde du matérialisme. Un amour sans audace ne cherchera pas la vie dans un tombeau ; la nouvelle de la résurrection ne l’atteindra pas ; et il ne se souviendra pas de la parole du Seigneur, même si elle semble folie : « Courage ! J’ai vaincu le monde. » Le Seigneur a dit cette parole, en pensant à sa résurrection, à une époque où le monde n’y croyait pas. Un amour comme celui de Joseph et des myrophores accueillera la nouvelle de la résurrection. Seul un tel amour, « audacieux », peut relever toute vérité que les hommes ont rayée de leurs comptes et qui est morte pour eux. Il n’y a pas de vérité qui ne soit vivante ; mais nous ne porterons un tel amour que lorsque nous déciderons de l’accepter, même s’il nous coûte tout nous-mêmes. L’amour audacieux est le seul qui soit digne de la nouvelle de la résurrection, et il goûtera la joie du règne du Seigneur, qui ne connaît pas de déclin.

P. Gérard Abi Saab

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