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Entre le père et son fils

Entre le père et son fils
(Des mots que j’offre aux pères pour leur fête, tirés de mon livre « Le Dieu qui est dans la cave »)

Ton enfant a son propre monde. Il a ses besoins, ce qui le réjouit et ce qui l’attriste, ce qui le met en colère et ce qui lui plaît. Son monde est différent du tien. La véritable éducation consiste à écouter ton enfant, ses besoins, et à prêter attention à son monde.

Beaucoup disent : « Mon enfant est différent de moi, je ne sais pas d’où il tient ce caractère ! » Bien sûr que ton enfant est différent de toi. Tu as grandi dans un temps et un lieu différents des siens. Tu as ton intelligence et ta logique, et ton enfant a les siennes. Tes parents ne sont pas les siens. Alors écoute ton enfant et respecte ses besoins.

La véritable éducation ne se fait pas par l’imposition, par l’ordre, en tombant d’en haut vers le bas. Ton fils n’est pas en bas. Il est comme toi, ton égal en nature et en dignité. La beauté de la Trinité, pour nous chrétiens, c’est qu’elle est à la fois ordre et égalité. Le Père est la source de tout, il est le premier ; de lui le Fils est engendré, mais le Père et le Fils sont un dans la dignité, la nature et la souveraineté. Lumière née de la lumière. Une vraie filiation pour une vraie paternité. Ni asservissement ni subordination, mais un ordre dans l’amour. « Dieu est amour » : que ta relation avec ton fils soit à son image, amour pour amour.

Tu veux gagner ton fils ? Abaisse-toi vers lui. Ton fils est différent de toi : prête-lui ton oreille, ton cœur, tes entrailles. Abaisse-toi vers lui pour l’élever jusqu’à toi, et pas seulement jusqu’à toi, mais vers ce qui est plus haut que toi. C’est ainsi qu’a agi Jésus. Pour gagner le pécheur, il s’est présenté comme un pécheur, alors qu’il n’y avait en lui ni faute ni péché. Il s’est mis dans la file de ceux qui venaient au Jourdain, pour recevoir de la main de Jean Baptiste « le baptême de conversion pour le pardon des péchés » (Marc 1, 4). Il est devenu l’un des gens, exactement comme il l’avait fait trente ans plus tôt en s’incarnant parmi les pécheurs. Il a pris place parmi eux, sans « confesser ses péchés » comme les autres. Là, au milieu des gens, il a entendu leurs soupirs, il a écouté leur douleur et leur joie, il a compris comment ils se laissent entraîner dans le péché et pourquoi ils aspirent à la conversion… Toi aussi, fais de même : libère du temps pour ton enfant, écoute ses histoires même si elles sont usées et ne t’intéressent pas. Écoute ses bêtises et ses aventures, ses exploits avec ses amis, qui te semblent peut-être sans valeur… Demande-lui comment vont ses études, et laisse-le te raconter ses nouvelles théories, même s’il te semble te prendre de haut. Laisse sa fierté se montrer : elle fait partie de ta propre fierté.

Et après avoir écouté, souris. Montre-lui la lumière dans tes yeux, la joie, ta larme si elle coule. Ne te laisse pas aussitôt entraîner par la tentation de donner des conseils, de jouer le rôle du grand, de celui qui sait, qui domine. C’est une tentation ! Dieu ne te traite pas ainsi. Dieu écoute, et bien souvent il se contente… d’un sourire. Un sourire qui contient tout, qui vaut mieux que des mots, que mille conseils. Ton enfant a seulement besoin des oreilles de ton cœur, rien de plus. Ton écoute peut être le meilleur remède à sa douleur.

Et s’il te demande ton avis ou un conseil, donne-le. Sa terre est alors prête à recevoir ta semence, fertile pour tes graines, assoiffée de ta voix. Qui a dit que l’enfant rejette l’autorité et refuse l’obéissance ? Celui qui l’affirme se trompe. Jésus a obéi à son Père et il trouvait sa joie dans l’obéissance. Il l’a dit clairement : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jean 4, 34). Et ailleurs : « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jean 6, 38). Et encore : « J’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour » (Jean 15, 10).

Si ton autorité sur ton fils s’exerce dans l’amour, elle descend sur lui plus douce que la rosée du matin. N’oublie pas que toute autorité vient d’en haut, de Dieu. L’amour n’abolit pas l’autorité : il la soutient. Et l’autorité n’est pas contraire à l’amour : elle l’empêche de glisser dans le laisser-aller. L’autorité sans amour est tyrannie, et l’amour sans autorité est laisser-aller.

L’Évangile contient une leçon éloquente sur la manière d’exercer la paternité : un père avait deux fils. Le plus jeune voulut hériter de son père de son vivant, et partir. Le père le laissa partir sans s’y opposer. Pourquoi a-t-il accepté ? Pourquoi ne s’est-il pas opposé à son départ, pourquoi ne l’en a-t-il pas empêché ? Parce qu’il respectait la liberté de son fils et ne s’est pas laissé aller tout de suite au plaisir d’exercer l’autorité et à l’envie de donner des conseils. Il a laissé son fils s’exprimer, tout en sachant qu’il prenait le chemin de la ruine. Il l’a laissé partir, et il s’est mis à attendre son retour. Il a exercé sa paternité d’une autre manière : dans l’attente, dans le silence douloureux, dans le désir qui consume. Pourquoi ce choix si dur ? Parce qu’il connaît son fils ; il sait qu’il y a en lui une étincelle de lui-même, quelque chose de sa paternité. Avant le départ du fils, le texte dit : « Il leur partagea son bien. » Ce qu’il a partagé, ce n’est pas son argent, mais sa « vie » (bios), selon le texte grec original. Le père, quand il donne, transmet sa vie à son fils, un morceau de son cœur, une part de son être. Cet héritage, s’il ne mûrit pas tout de suite, ici et maintenant, finira forcément par porter du fruit un jour. Souviens-toi : l’éducation est une épreuve pour ta patience, un long calvaire.

Dans la langue arabe, il y a une différence entre « walad » (l’enfant) et « ibn » (le fils). L’enfant est celui que tu engendres dans la chair ; le fils est celui qui naît de ta paternité. Il y a dans la filiation quelque chose de plus élevé que l’engendrement. Élève ton enfant pour qu’il devienne ton fils, à l’image du premier « Fils », Jésus Christ. Et toi, travaille sur toi-même pour devenir un père, et non seulement un géniteur.

Mgr Milad Jawish

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