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Méditation du vingtième dimanche après la Pentecôte : la parabole du semeur (Luc 8, 5-15)

Méditation du vingtième dimanche après la Pentecôte – Évangile selon saint Luc 8, 5-15

La parabole du semeur est l’un des textes de l’Évangile les plus chers à notre cœur et les plus clairs pour nous. Les disciples ont interrogé le Seigneur Jésus sur la parabole, et il la leur a expliquée, comme nous l’avons entendu dans le passage d’aujourd’hui.
Le semeur, c’est Dieu ; la semence, c’est la Parole ; et les différentes sortes de terrain sont les différentes catégories d’hommes.
Il est clair, d’emblée, que le Christ ne parle pas de la difficulté de porter du fruit, mais de ses conditions – contrairement à la première impression que nous laisse ce texte, qui parle du chemin, du roc et de la terre pleine d’épines, et des fruits qui y meurent. Toute terre, toute sorte d’homme, est bonne, si nous ne la transformons pas en chemin, si nous ne la durcissons pas comme le roc, et si nous ne la laissons pas envahir par les épines.
Le problème n’est donc pas dans la nature de la terre. La nature du chemin est la même que celle de la bonne terre ; mais on en a fait un passage que tout le monde piétine, et il ne porte pas de fruit. De même, la nature du roc est faite de la même matière que la bonne terre, mais seulement en surface.
En donnant cette parabole, le Seigneur Jésus exprime exactement sa vision de nos attitudes humaines face à la semence de sa Parole,

et il exprime ainsi les causes qui tuent tout ce qu’il sème en nous, au point que nous restons sans fruit.
La première question qui vient à l’esprit de chacun de nous en entendant ou en lisant ce texte est : comment puis-je être une bonne terre, et non pas comme le chemin, le roc ou la terre pleine d’épines ?
La première condition pour cela, c’est de ne pas être comme le chemin que tout le monde piétine, c’est-à-dire de ne pas être un passage ouvert à tous les pieds, sans aucun frein ni contrôle, une terre livrée à tout passant, où fondent tous les oiseaux du ciel pour arracher la Parole divine.

Combien de chrétiens sont un chemin pour toute idéologie étrangère, bonne ou mauvaise ! Ils s’étendent comme un passage pour tous les courants qui passent. Et la question inverse est encore plus claire : quel chrétien surveille ce qui entre et ce qui sort, ce qui passe sur lui et ce qui fond sur lui en fait de politiques, d’idées, de programmes et de médias ?
Observez comment les chrétiens suivent les médias ! Ils absorbent toutes les idées sans examen ni tri, au lieu de les juger à la lumière de l’Évangile ! Qui de nous examine les programmes éducatifs ou scolaires qu’on lui propose ? Qui examine, à la lumière de l’Évangile, toute pensée partisane, politique ou culturelle ? Nous sommes une marchandise bon marché, vendue à tout passant et à toute idéologie que l’on répand, comme si nous n’avions pas le terrain de base de la foi.
Le chrétien ne s’enferme pas pour ne lire que sa foi et s’arrêter là, pas du tout ! Mais il passe toutes les idées au crible de la lumière de la Parole divine, et il examine à cette lumière toutes les idéologies, pour orienter, redresser et corriger. Le chrétien projette la lumière de l’Évangile sur ce qui est dans son cœur et dans son esprit.
C’est précisément ce mouvement que la littérature chrétienne appelle la « veille » ou la « vigilance » : veiller sur la Parole semée dans son cœur et examiner à sa lumière tout ce qui lui est proposé ou tout ce à quoi il est exposé. La Parole divine a été jetée dans notre terre, et la terre est à la Parole, à cette Parole seule. Cette Parole n’est pas une bouchée facile pour quiconque a envie de nous traverser ou de fondre sur nous. Nous devons donc garder la semence face aux oiseaux et aux passants, car le grain jeté dans notre terre est plus précieux que les pieds des passants et les becs de tous les oiseaux ou étrangers.

Nous devons rester « vigilants » sur elle. La deuxième condition est de ne pas être comme le roc, c’est-à-dire de ne pas traiter la semence de la Parole avec superficialité, prendre la religion sans son essence, pratiquer le culte par habitude et ne garder du christianisme que l’écorce : voir dans l’Évangile des histoires et des préceptes, arrêter la prière au devoir accompli, quand elle ne tombe pas dans le pharisaïsme, pratiquer les rites et la liturgie sans profondeur ni vie, ou vivre superficiellement dans l’Église.
En réalité, toute pratique ou vertu chrétienne qui n’atteint pas la profondeur, qui est le Christ, reste une pratique superficielle : le fruit y pousse, mais meurt après un temps.
Beaucoup de chrétiens aiment le christianisme sans éprouver le moindre sentiment ou recueillement envers le Christ. Le christianisme se distingue de toutes les religions en ce qu’il n’est pas une « religion » : ce n’est ni une loi ni un livre, c’est la vie chrétienne, dont le centre est le Seigneur Jésus. La vie chrétienne, en un mot, c’est la rencontre avec le Seigneur Jésus. Le prophète David dit : « Je garde le Seigneur devant moi sans relâche », et l’apôtre Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Derrière chaque vertu chrétienne, chaque pratique et chaque acte de culte, à chaque instant, nous devons rencontrer le Christ. Dans l’Évangile, je ne lis pas une histoire, je rencontre le Christ ; dans la charité, je ne fais pas l’aumône, je partage le besoin du Christ ; dans la prière aussi, je ne récite ni ne chante, je parle au Christ.

La profondeur du christianisme, c’est la « prière », c’est-à-dire la rencontre avec le Seigneur Jésus. C’est pourquoi la vie chrétienne est une « vie de prière », la prière n’étant pas des récitations dans les églises ou dans les coins des maisons…, mais la « pensée du Christ » en moi, toujours, devant chaque événement, à partir de chaque texte et après chaque action. Le chrétien et le Christ sont dans une rencontre vivante et permanente, en tout lieu et en tout temps. Si nous n’atteignons pas cette profondeur, nous sommes superficiels jusque dans notre prière.
Si la rencontre avec le Christ – c’est-à-dire la prière – n’est pas le but de chaque mouvement de notre vie, nous traiterons forcément la vie avec superficialité. Le christianisme comme théorie religieuse ne vaut pas qu’on lui sacrifie le moindre intérêt ; mais quand je vis avec le Christ vivant, tel que l’apôtre Paul l’a connu – non pas comme le fondateur, mort, d’une secte, mais comme le Vivant pour toujours et Celui qui vient –, alors le chrétien n’a aucune peine à quitter n’importe quel intérêt et ne craint aucune perte pour le gagner. Quand l’amour du Christ le remplit, il ne tient compte d’aucune peur.
Il sait alors lire le temps en profondeur et affronter la vie avec réalisme, et il donne à la semence de sa vie des racines que ne brûle pas le soleil de midi et que n’arrache pas le vent de l’intérêt : sa semence grandit et porte beaucoup de fruit. Le critère de la profondeur est donc que tout passe de la superficialité à la « prière ».

La troisième condition est de ne pas laisser la semence se mêler aux épines, c’est-à-dire de ne pas confondre le monde et la religion – avec toute la prudence que demandent ces mots –, et de ne pas mettre sur un pied d’égalité le Seigneur et le monde. La troisième terre, pleine d’épines, est comme ces chrétiens qui aiment beaucoup Dieu, aiment beaucoup la Parole, aiment beaucoup l’Église, et aiment beaucoup les choses du monde : il y a en eux beaucoup d’amours pour des choses contradictoires.
La semence ne pousse pas dans les épines, et les plaisirs (du monde) ne conviennent pas à la garde de la Parole. Nous ne pouvons pas servir deux maîtres ; et la religion est hypocrisie si nous aimons deux contraires.
L’idéologie du monde contemporain est la conviction que l’on peut concilier l’amour de Dieu et, par exemple, la gloutonnerie ; l’amour de la Parole et l’avidité ; l’amour du pauvre et l’amour de soi ; et ménager à la fois l’élévation de la mission et la bassesse de l’intérêt et du matérialisme.

La pensée de notre époque nous dit que nous pouvons être une terre à épines à côté de la Parole. La philosophie du monde est une ruse diabolique qui dit au Seigneur : « Nous pouvons servir deux maîtres » ; elle sait traiter avec Dieu en lui donnant son dû et en donnant aux autres maîtres leurs droits. Mais notre Seigneur est un feu dévorant qui ne cohabite pas avec les maîtres de ce monde.
La question est une question de cœur, de son désir intérieur : le cœur est-il à Dieu, ses désirs sont-ils élevés, ou sommes-nous une terre à épines ? C’est ici qu’intervient le rôle du jeûne dans la vie du chrétien. Le jeûne oriente les désirs. Le jeûne redresse le « goût » humain et corrige la « soif » de l’homme. Car le cœur ne peut pas se partager en deux, et le Seigneur dit : « Mon fils, donne-moi ton cœur. » La troisième condition est donc le « jeûne ».
L’Église chante aux saints, en s’inspirant de cette parabole : « Par les veilles, les jeûnes et les prières, tu as reçu les dons célestes (la semence), et par tes labeurs tu as porté du fruit au centuple. » Ces trois arts sont le vrai labour qui rend notre terre bonne au lieu d’être un chemin, qui brise le roc de la dureté et arrache les épines de la vie chrétienne.

Et les plus belles paroles sont celles qui terminent le texte de l’Évangile : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

Amen.

P. Gérard Abi Saab

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