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Méditation du cinquième dimanche du Carême : dimanche de sainte Marie l’Égyptienne

Méditation du cinquième dimanche du Carême (dimanche de sainte Marie l’Égyptienne) – Marc 10, 32-45

Depuis le XIe siècle, l’Église consacre ce dimanche à la mémoire de sainte Marie l’Égyptienne, pour nous inviter à la conversion et au retour à Dieu, à l’exemple de cette sainte,

l’une des héroïnes de la pénitence chrétienne. Nous lisons le passage de l’Évangile de saint Marc où le Seigneur annonce qu’il sera livré, qu’il mourra et ressuscitera, afin que nous aussi nous nous préparions à la Passion et à la Résurrection, et que nous fêtions sainte Marie l’Égyptienne, modèle de conversion et grande figure de l’ascèse dans l’Église.

Notre sainte a passé quarante-sept ans dans le désert, au-delà du Jourdain, dans la familiarité des anges et des bêtes sauvages.

En 1998, on a découvert, près du site du Baptême, sur la rive est du Jourdain, le monastère où l’on dit qu’elle a vécu.

Elle a été aidée dans sa vie spirituelle par de saints moines qui vivaient en ascètes dans cette région, comme saint Zosime.

La vie de la vénérable Marie l’Égyptienne révèle une vérité profonde de l’être humain. Comment « elle qui était d’abord plongée dans la fange… a ensuite égalé la vie des anges » ? L’être humain peut, grâce à sa liberté, devenir un ange ou finir comme une bête sauvage.

Comme le dit saint Augustin, l’homme peut devenir charnel jusque dans son esprit, ou spirituel jusque dans sa chair. Deux amours qui se sont succédé dans un seul cœur ! Quel est ce combat entre eux ? Comment se remplacent-ils ? Lequel est le plus juste et le plus fort ? Marie l’Égyptienne nous répond.

La Bible refuse l’opposition ontologique, philosophique, entre l’esprit et le corps. Elle n’accepte pas l’idée philosophique selon laquelle le corps serait la prison de l’âme. Le combat entre l’esprit et la chair est moral : c’est l’opposition entre « désirer la créature » et « désirer le Créateur ». Le cœur de l’homme est exposé à l’amour du Créateur comme à l’amour de la créature.

Choisir le Créateur comme bien-aimé du cœur rend l’homme spirituel, et il use de la création avec chasteté ; choisir la créature comme bien-aimée du cœur est un adultère spirituel.

« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » La valeur de l’homme est égale à la valeur des désirs qui habitent son cœur, et sa dignité se mesure à la dignité de ce qu’il aime.

L’homme est un être dynamique, en devenir, qui devient ce qu’il y a dans son cœur. S’il choisit pour désirs les fruits de l’Esprit, il embrase son corps par l’Esprit ; s’il choisit les choses de ce monde, il « éteint l’Esprit » par elles.

La « sainteté », c’est devenir semblable au Saint, que ce qui est dans notre cœur corresponde à ce qui est dans le cœur de Dieu ; que Dieu devienne l’unique désir du cœur humain, et qu’il ne reste dans le cœur qu’un seul désir : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite. » La sainteté, c’est l’unité du désir humain en Dieu.

Peu importe seulement d’exister ; ce qui compte, c’est la manière d’exister ! L’important n’est pas de savoir d’où vient l’homme, même s’il venait d’un singe qui aurait évolué ! L’important, c’est : « Où va l’homme ? »

Le but est de devenir dieu par grâce : voilà le noble amour.

Ce qu’il y a de plus important dans la vie spirituelle chrétienne, c’est qu’elle situe la cause du péché dans la conduite et non dans la création, c’est-à-dire dans la liberté et non dans la nature.

Le péché commence dans l’esprit, non dans le corps. La première chute a eu lieu dans le monde des anges, qui n’ont pas de corps. Le péché commence dans l’intelligence et agit dans le corps, et non l’inverse. Le corps est passif et non actif, selon saint Jean Chrysostome. Le péché est une faute de l’esprit envers le corps, et non l’inverse. Adam n’a pas péché parce que son corps l’y a contraint, mais parce que son esprit s’est relâché dans l’amour divin, quand il a désiré le monde au lieu de son Créateur. Le corps est le serviteur aussi bien du mauvais choix spirituel que du bon. Le changement des désirs se fait dans l’esprit.

C’est pourquoi le commencement de la vraie vie spirituelle est « Connais-toi toi-même », c’est-à-dire : reconnais les désirs de ton cœur et fixe à ce cœur ce qu’il doit aimer ou refuser. Notre foi, c’est que le véritable amour originel du cœur humain, ce sont les choses de Dieu et non celles de ce monde.

Selon saint Grégoire de Nysse, le cœur est naturellement porté vers son origine, c’est-à-dire vers Dieu. La preuve en est que les cas de spirituels qui ont quitté l’amour divin pour le monde sont rares, alors que les cas comme celui de Marie l’Égyptienne sont nombreux : des êtres humains qui, après s’être terriblement enfoncés jusque dans la boue, ont rejeté toutes les exigences et les désirs de la chair, puis « se sont envolés dans l’amour divin » sans retour.

C’est pourquoi l’espérance ne vacille pas, même pour le plus grand pécheur ! Car le péché est un état dévié du cœur, et non un état naturel. Le péché est une violence exercée sur le cœur, qui continue de désirer sa liberté jusqu’à la trouver en accueillant l’amour divin comme son bien-aimé. Le cœur humain ne vit pas seulement de « pain » : il a bien davantage besoin de « la Parole de Dieu ». L’homme n’est pas un simple consommateur du monde, mais un second créateur en lui, au sens de « créateur et artiste ». Et son art, c’est de spiritualiser le monde. Son « péché » fondamental, c’est de dialoguer avec le monde de façon mondaine ; et sa « vie », c’est de dialoguer avec Dieu à travers le monde, de façon spirituelle. Voilà la véritable inclination du cœur humain. C’est pourquoi, dans tout état de péché, nous attendons un retour.

Marie l’Égyptienne n’a pas seulement traité le monde de façon mondaine, mais aussi les choses saintes. La force de la débauche en elle était telle qu’elle cherchait le plaisir pendant un pèlerinage spirituel, pour la fête de la Croix. Mais que peut la force ténébreuse de la débauche devant le rayonnement de l’Esprit ? Elle est vouée à se dissiper ! Alors qu’elle trompait son cœur, celui-ci s’est attaché à son véritable amour devant le bois de la Croix. Oui, quelle que soit la violence que nous faisons à notre cœur par les désirs d’ici-bas, il reste porté vers les choses de Dieu et les désire.

Alors la force de la débauche s’est changée en énergie de pénitence. Marie l’Égyptienne a passé dix-sept ans à égarer son cœur dans des plaisirs qui ne le désaltéraient pas, mais elle a étanché sa soif en quarante-sept ans d’ascèse, de jeûnes et de prières. « Ô noble transformation, ô passage vers le meilleur, vénérable mère ! Ô divin désir qui a pris en horreur les plaisirs de la chair ! Ô foi ardente et divine, Marie digne de toute louange… », disent les hymnes (huitième ode des matines du dimanche).

Libérons notre cœur et donnons-lui ce qu’il aime vraiment. « Veille sur toi-même », dit saint Basile le Grand. Donne-lui sa vraie nourriture. La conversion n’est pas le passage du repos à la fatigue, mais l’inverse ! Le moment de la conversion peut être dur, à la mesure de la profondeur de la boue, mais c’est le repos de la rencontre de l’amant avec le bien-aimé.

Le cœur humain peut être le théâtre de nombreux amours, que choisit la liberté humaine. Deux bien-aimés ont traversé le cœur de cette Égyptienne : le monde et Dieu. Mais le cœur n’a trouvé le repos que dans son Créateur, son Auteur et son véritable Bien-Aimé.

Amen.

Père Gérard Abi Saab

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