Le Grand Samedi
« Le tombeau du Christ »
Le Samedi saint, l’Église concentre notre attention sur le tombeau du Seigneur. Ce jour est le plus complexe de l’année liturgique, car il est partagé à la fois entre la tristesse de la Passion et la joie de la Résurrection : la première le relie au temps de la Passion, la seconde le rattache directement à Pâques. Le service de l’ensevelissement du Christ, célébré le vendredi après-midi, empiète déjà sur le Samedi saint. Mais le samedi commence vraiment avec les matines, célébrées habituellement le vendredi soir ou très tôt le samedi, et qu’on appelle l’office des funérailles du Christ. On y chante un canon de neuf odes, suivi d’une procession qui s’achève au milieu de l’église autour du tombeau qui porte l’épitaphios. On chante alors les louanges funèbres :
(traduction du sens)
Ô mon Christ Jésus,
Roi de l’univers,
qu’es-tu venu chercher aux enfers ?
N’est-ce pas pour en délivrer le genre humain ?
Étendu sur le bois,
tu as rassemblé les hommes,
et par ton côté transpercé, source de vie,
tu as répandu sur tous le pardon.
Toi, mon Dieu,
ma joie et mon allégresse,
je ne puis supporter de voir ton ensevelissement :
mon cœur se déchire comme celui des mères.
Ensuite, le célébrant asperge le tombeau et les fidèles d’eau de rose ; puis on chante les eulogitaires de la Résurrection et d’autres hymnes, et après la grande doxologie, une grande procession a lieu avec l’épitaphios, qui est ramené à la fin, avec l’Évangéliaire, dans le sanctuaire, où ils restent sur l’autel pendant toute la semaine de Pâques. On lit ensuite la prophétie d’Ézéchiel décrivant sa vision des ossements desséchés qui reprennent vie, et qui s’applique à la fois au peuple d’Israël, au Christ ressuscité des morts et au pécheur qui a reçu le pardon. Puis on lit deux passages des épîtres de Paul réunis en une seule lecture.
L’épître est suivie de la lecture du dernier des douze Évangiles lus le Jeudi saint au soir, où nous entendons que les prêtres demandèrent à Pilate de faire garder le tombeau, ce qui fut fait. Les matines s’achèvent par une litanie et les prières de conclusion habituelles. Ainsi se termine la partie de l’office du Samedi saint qui concerne la Passion du Christ.
Avant de passer à la seconde partie, qui appartient au temps de Pâques, arrêtons-nous un instant devant le tombeau du Seigneur. Deux passages de l’Écriture nous aideront à comprendre le message du Samedi saint.
D’abord, un texte de l’évangéliste Luc : « Les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée… regardèrent le tombeau et la manière dont le corps avait été placé. Puis elles s’en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Et, durant le sabbat, elles observèrent le repos prescrit » (Luc 23, 55-56). Il y a dans la vie de tout disciple des étapes où le Maître semble s’être éloigné et rester loin de nous. C’est, en un sens, ce que représente le tombeau. Elles ont vu le tombeau et su où Jésus avait été déposé. Nous devons faire de même, même s’il nous semble que Jésus ne répond plus à nos demandes. Même s’il est devenu invisible, nous ne devons pas douter de sa présence. Nous devons garder notre regard tourné dans sa direction, si nous ne pouvons pas le fixer directement sur lui. Et les femmes ne sont pas restées inactives : elles ont travaillé et préparé les parfums pour embaumer le corps de Jésus. Elles continuent de l’honorer même après que la vie a quitté son corps humain.
Ainsi, même dans les moments où Jésus se tait et se cache, nous ne devons pas cesser de faire de lui le centre de notre adoration. Préparons les parfums, ceux de nos sentiments et de nos actes, pour les offrir dès maintenant à l’Ami invisible, et pour les lui offrir aussi quand il nous fera sentir de nouveau sa présence, car nous sommes sûrs qu’il reviendra vers nous. Remarquons cependant que les préparatifs des femmes ne connaissent aucune agitation : elles observent la Loi et se reposent le jour du sabbat.
Le temps où Jésus demeure au tombeau est le temps de la vie secrète, cachée, contemplative, auprès de lui et avec lui ; c’est le temps de l’attente et du silence. Le Samedi saint est la fête des mystiques que le monde ignore et qui ne veulent être connus de personne, sinon de Jésus. La paix du Samedi saint est tout entière tournée vers l’événement du grand dimanche de Pâques, vers la puissance et la joie de la Résurrection. Mais nous devons garder cette paix de l’attente. Et combien les préparatifs extérieurs de Pâques empêchent beaucoup de chrétiens d’attendre cette fête dans la solitude, le calme et le silence ! Comme ma vie spirituelle deviendrait plus facile et plus simple si je pouvais me persuader suffisamment que je suis mort avec Jésus et enseveli avec lui ! Alors, devant chaque tentation et tout ce qui me détourne de l’unique nécessaire, je dirais simplement : « À quoi bon ? Je suis mort. Je suis au tombeau avec mon Seigneur. » Au lieu de discuter avec la vie et de m’y débattre, je me placerais d’abord en dehors d’elle. Et par cette mort au monde et au péché, je serais plus vivant que jamais.
Nous avons chanté aujourd’hui : « Nous offrons la louange, ô mon Christ, à ton ensevelissement » ; nous pouvons maintenant ajouter : « Donne-moi d’être avec toi dans le tombeau. » Regardons maintenant la seconde partie des offices du Samedi saint, tournée vers la Résurrection. Les matines, expliquées plus haut et célébrées habituellement le soir du Vendredi saint, expriment l’attente et la tristesse des amis de Jésus, les disciples et les femmes, et montrent que leur attention s’est concentrée sur le tombeau où Joseph a déposé le corps du Sauveur. Mais les vêpres et la liturgie célébrées le matin du Samedi saint anticipent le dimanche de Pâques et nous transmettent les premières annonces de la Résurrection.
Les hymnes des vêpres proclament la victoire du Christ sur l’enfer et la mort : « Le Crucifié a vidé les tombeaux, et la puissance de la mort s’est évanouie… Gloire à ta Croix, Seigneur, et à ta Résurrection. » On lit trois passages de l’Ancien Testament. Le premier raconte la création, car la résurrection du Christ sera, en un sens, une création nouvelle. Puis on lit le récit de l’institution de la Pâque de Moïse : l’agneau, les portes marquées de sang pour éloigner la mort, le pain sans levain, autant d’éléments de l’ancienne Pâque qui annoncent une Pâque meilleure, le passage du Seigneur qui nous accorde une grâce immense.
Ceignons donc nos reins et préparons-nous à cette Pâque nouvelle. La troisième lecture est tirée du livre de Daniel : on y lit l’histoire des trois jeunes gens jetés dans la fournaise pour avoir refusé d’adorer la statue du roi, mais miraculeusement préservés de la mort. Ils annoncent la victoire du Christ ressuscité des morts, et leur cantique d’action de grâce entraîne toute la nature dans la louange de Dieu : « Eaux… feu et chaleur… rosée, neige, glace et froidure… terre, montagnes et collines… bénissez le Seigneur… » Ainsi, nous associons tout l’univers à la joie de la Résurrection.
L’épître lue à la liturgie développe un thème fréquent chez l’apôtre Paul : « Nous tous qui avons été baptisés en Jésus Christ, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés… afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous aussi nous menions une vie nouvelle » (Romains 6, 3-4). La lecture de l’Évangile parle de la Résurrection, que l’Église nous fait entendre en ce temps pascal : elle décrit la visite des femmes au tombeau, l’annonce de la Résurrection par l’ange, la réunion des prêtres juifs, et enfin l’apparition de Jésus aux disciples rassemblés en Galilée (Matthieu 28). Mais la bénédiction finale ne mentionne pas encore la Résurrection. Le Samedi saint annonce la Résurrection, mais à voix basse. L’annonce de la Résurrection, ce samedi matin, garde quelque chose de secret et d’intime. Mais bientôt le jour s’achèvera et viendra l’heure où l’Église proclamera à pleine voix que Jésus Christ est ressuscité des morts.
Père Gérard Abi Saab



